Comment les nouveaux indicateurs de richesse transforment l’action publique locale ?



Usages des nouveaux indicateurs de richesse pour l’action publique
(Source : Louise Herry, Grégory Marlier, 2024)

Repères Hauts-de-France n°41 – Version PDF

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Les nouveaux indicateurs de richesse tournés vers l’évaluation du développement humain, de la soutenabilité, du bien-être territorial ou encore de la résilience connaissent une dynamique forte à l’échelle des collectivités territoriales.

Dans un contexte d’urgence climatique, les territoires font face à une multitude de crises (récemment, l’épidémie de Covid-19, les grands feux de forêt, les pénuries de matière première ou l’inflation accélérée des prix de l’énergie) avec des conséquences sur le plan social et économique. Ces réalités interrogent sur la façon de « prendre soin » des territoires et leurs habitants.

Dans cette optique, les nouveaux indicateurs de richesse peuvent être des outils essentiels de l’adaptation des territoires pour tendre vers une société du bien vivre ensemble dans le respect des limites planétaires, et générer ainsi une résilience accrue face au changement climatique.

Si leurs usages sont encore peu documentés, il apparaît pourtant que ces initiatives peuvent nourrir l’action publique à différents niveaux (mise à l’agenda d’une problématique, formulation et décision de la solution à apporter, mise en œuvre et suivi des politiques, évaluation des politiques publiques).

Ces indicateurs sont aussi de précieux outils de diagnostic territorial : ils peuvent apporter une vision plus fine et multidimensionnelle des conditions de vie de la population et des aménités d’un territoire, permettant de formuler des réponses adaptées aux contextes locaux. Ils commencent à être mobilisés à des fins d’évaluation des politiques publiques. Plus largement, ces indicateurs ont une portée symbolique et de sensibilisation : ils participent à créer de nouvelles représentations des objectifs que se fixe l’action publique. Enfin, en mettant en lien différents types d’acteurs, le processus d’élaboration des indicateurs pourrait générer une dynamique sociale produisant des effets sur les modes d’élaboration, de suivi et d’évaluation des politiques publiques.

 

Les « nouveaux indicateurs de richesse » ou « indicateurs alternatifs de richesse » désignent un ensemble d’indicateurs socio-économiques et/ou environnementaux : indicateurs d’inégalités, de qualité de vie, de développement durable[1] … Ces approches multidimensionnelles proposent une vision renouvelée du progrès ou du développement d’un territoire. Elles visent à compléter les indicateurs économiques traditionnels, centrés sur la croissance économique ou la consommation[2], ces derniers ne permettant pas de rendre compte du bien-être des habitants[3]>.

Le concept de bien-être est pluriel : il existe une grande hétérogénéité dans la manière de le définir et de l’évaluer. Il peut parfois être défini comme le croisement entre des conditions de vie objectives, et le ressenti ou la satisfaction qui en découle. De multiples dimensions concourent au bien-être individuel et collectif : la santé, la mobilité, l’éducation, le travail et l’emploi, la qualité de l’environnement, la vie sociale, l’engagement citoyen, etc. Le bien-être est très lié aux concepts de qualité de vie, de développement humain, de santé sociale, voire de vulnérabilité sociale, qui reposent sur des approches multidimensionnelles en lien avec les notions de progrès social ou de vivre-ensemble.

Pour l’économiste Eloi Laurent, la réponse aux grands défis du XXIe siècle passe par une transition vers le bien-être, qui suit trois grands axes : le bien-être, compris comme développement humain, la résilience, comprise comme la capacité des sociétés à résister aux chocs, en particulier écologiques ainsi que la soutenabilité indispensable au bien-être futur[4]. Pour Olivier Bouba-Olga, on peut considérer que notre objectif collectif est « d’assurer durablement le bien-être de tous, dans le respect des limites planétaires »[5]. La prise en compte du bien-être humain et du vivant dans son ensemble apparaît donc aujourd’hui comme un enjeu majeur, ce qui suscite un besoin de production de connaissances sur ce thème.

A l’échelle internationale, nationale, mais aussi territoriale, les indicateurs de bien-être, de qualité de vie ou de développement humain connaissent un véritable essor. De plus en plus de villes et de régions se lancent dans des démarches de production de nouveaux indicateurs, adaptés à leurs spécificités et besoins locaux :

  • la Région Hauts-de-France, pionnière avec la territorialisation de l’indicateur de développement humain ou l’élaboration de l’indice de santé sociale[6]> ;
  • la Région Occitanie avec une démarche d’évaluation du bien-vivre ;
  • la Ville de Lyon avec la création récente d’une boussole du bien-être ;
    ou encore le territoire de Lille Métropole avec la démarche Bien-être territorial pilotée par l’Agence de développement et d’urbanisme de Lille Métropole.

A travers le développement de nouveaux outils de mesure, ces initiatives cherchent à remettre le bien-être territorial ou le développement humain au centre des politiques publiques. In fine, ces démarches ont une visée de transformation sociale : on retrouve à leur fondement l’idée que « ce qui ne se mesure pas ne s’améliore pas » (W. Edwards Deming) et qu’un changement de « thermomètre » ou de « boussole » est un préalable à l’action. L’élaboration – y compris concertée – de nouveaux indicateurs ne peut néanmoins se suffire en elle-même : pour produire du changement, ces derniers devraient être utilisés pour « alimenter les débats politiques, interpeller les décideurs, piloter les politiques publiques, les faire évoluer et/ou en faire émerger de nouvelles »[7].

Comment sont utilisés ces indicateurs multidimensionnels à l’échelle des territoires et quel rôle peuvent-ils jouer dans l’élaboration, le suivi voire l’évaluation des politiques publiques ? Quelle est leur capacité à contribuer à des modes de développement plus soutenables et à l’amélioration des conditions de vie des citoyens ?

Si quelques études s’intéressent aux usages des indicateurs[8], ceux-ci sont moins étudiés à l’échelle territoriale. L’objectif de cette note est de documenter, sans prétendre à l’exhaustivité, des usages et effets des indicateurs de développement humain, de bien-être ou de qualité de vie dans les collectivités territoriales françaises. Nous avons choisi de nous concentrer ici sur quelques initiatives emblématiques, afin d’analyser le passage de la mesure, aux transformations des politiques publiques et in fine à l’amélioration des conditions d’existence des habitants.

 

Des usages à des fins d’élaboration et de suivi de politiques et stratégies territoriales

Depuis une quinzaine d’années, une crise systémique met à mal les économies, les sociétés et leur environnement partout en Europe et dans le monde. Cette crise a, et aura encore plus à l’avenir, des conséquences importantes sur les territoires. Faisant système, les différentes dimensions de cette crise requièrent d’autant plus de capacités collectives de compréhension, d’interprétation et d’actions.

La mesure des inégalités entre les différentes composantes des territoires permet précisément de fixer le cap de l’action publique régionale et locale : de la performance globale des territoires et de leur résilience face aux mutations en cours, dépendront les conditions dans lesquelles s’opéreront les régulations à mettre en place.

Dans ce contexte, le niveau régional est un des pivots de ces régulations, ce dernier pouvant permettre l’expression d’un intérêt commun capable de rassembler et permettant aussi l’expression de la spécificité des différentes échelles territoriales, basée sur une inter-territorialité progressive et volontaire. Il s’agit en somme de promouvoir un modèle de développement plus soucieux de la réduction des inégalités économiques, sociales et environnementales. Cette recherche ne peut s’accommoder du seul indicateur que constitue le Produit Intérieur Brut (PIB), tant dans sa définition et ses perspectives en termes de mesure du développement, que dans ses usages par la puissance publique. Or il demeure, par exemple, la clé de comparaison pour la répartition des aides européennes en matière de politique de cohésion.

Le besoin d’indicateurs complémentaires au PIB pour mesurer le développement régional

Les limites du PIB comme indicateur de développement ou du bien-être ont été particulièrement mises en avant par les travaux de la Commission pour la Mesure de la Performance Economique et du Progrès Social, dite Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi (2009). Ces travaux avaient proposé des indicateurs synthétiques de bien-être plus appropriés que le PIB, ainsi que des tableaux de bord visant à appréhender performance économique et qualité de la vie à travers leurs différentes dimensions[9].

Par ailleurs, les travaux menés sur l’Indicateur Santé Sociale (ISS) à l’échelle des régions françaises rendent compte d’un découplage très net dans les régions entre performance économique et performance sociale ; les dimensions non monétaires du développement humain, la santé et l’éducation ne « découlent » pas nécessairement du revenu. De même, les inégalités territoriales sont multidimensionnelles et ne se résument pas à la simple lecture des disparités de revenus.

La recherche et la mise au point de nouveaux indicateurs de développement humain ou de bien-être territorial donne la possibilité aux régions françaises et européennes de définir une vision partagée du développement des territoires, de se doter de repères destinés à éclairer les politiques publiques et à mieux connaitre l’environnement dans lequel elles sont menées. Cette nécessité de mesurer les aspects multidimensionnels du bien-être s’est très probablement encore accélérée dans le contexte des crises systémiques actuelles.

 

Par exemple, dans le cadre du suivi de l’exécution de la feuille de route rev3, des indicateurs de suivi ont été mis en place par la Région Hauts-de-France. Parmi ceux-ci des indicateurs de contexte relativement généraux ayant trait au développement régional et à son intensité énergétique[10]. Ce type d’indicateurs permet de mieux prendre en compte l’environnement dans lequel les politiques rev3 sont menées, mais aussi d’en voir les effets à moyen et long terme sur le développement régional. La dynamique rev3 se positionne aujourd’hui en tant que fil rouge de la politique régionale et des politiques publiques autour notamment de la décarbonation de l’économie régionale. La feuille de route rev3 propose cinq orientations :

  • favoriser les filières d’avenir stratégies, innovantes et créatrices de richesses et d’emplois
    rev3 et les territoires : tous engagés ! ;
  • promouvoir et accompagner des formations et une recherche innovation pour rev3 ;
  • rev3 – citoyens et initiatives citoyennes : tous mobilisés ! ;
  • rev3 au cœur du fonctionnement de l’institution.

Concernant plus particulièrement les filières d’avenir, six axes prioritaires ont ainsi été définis : les filières du mix énergétique, les filières de la décarbonation, le bâtiment durable et son efficacité énergétique, la mobilité durable, l’agriculture, les activités de bioéconomie et la filière forêt-bois et l’économie circulaire.

Des indicateurs permettant de définir les enjeux de qualité de vie sur les territoires, notamment dans le cadre de l’élaboration des SRADDET

Ces nouveaux indicateurs de richesse, complémentaires au PIB, ont été particulièrement utiles dans l’élaboration des SRADDET (Schéma Régional d’Aménagement, de Développement Durable et d’Egalité des Territoires), la question de l’égalité des territoires relevant d’un caractère multidimensionnel.

Ils avaient notamment été recommandés dans le rapport « Vers l’égalité des territoires » dirigé par Eloi LAURENT[11]. L’une des orientations proposées est la suivante : « Populariser les indicateurs de développement humain : ces nouveaux indicateurs peuvent être à la fois des indicateurs de sensibilité et de communication comme de véritables outils de pilotage des politiques publiques, à la construction et à l’interprétation desquelles il faut associer les citoyens afin d’en renforcer la légitimité et d’en favoriser les usages opérationnels ; la valeur d’un territoire doit dépendre des valeurs de ses habitant(e)s ».

En Hauts-de-France, ces indicateurs de développement humain et de qualité de vie ont notamment alimenté le diagnostic du SRADDET. Le troisième parti pris stratégique du SRADDET intitulé « Un quotidien réinventé s’appuyant sur de nouvelles proximités et sur une qualité de vie accrue » est directement inspiré de ces travaux sur le développement humain et la qualité de vie. La Région a ainsi défini un socle commun à la qualité de vie, gage du « bien-vivre en Hauts-de-France », qui comprend quatre volets complémentaires et interdépendants :

  • une accessibilité aux services améliorée, à travers un meilleur maillage des services dits « indispensables » (santé, emploi, connaissance) et de nouveaux modes d’accès aux services ;
  • des logements de qualité intégrant la lutte contre la précarité énergétique ;
  • le développement de l’autonomie alimentaire ;
  • et une offre de nature de qualité.

Le SRADDET comprend plusieurs catégories d’incitations à l’action, qu’il s’agisse des orientations, des objectifs ou des règles, dont le caractère prescriptif est lui-même variable.

Plus largement, le SRADDET développe une « vision régionale » qui met en exergue un certain nombre d’enjeux ainsi que la dynamique souhaitée d’évolution de la région Hauts-de-France en termes d’aménagement du territoire, de développement durable et d’égalité des territoires.

La concrétisation du SRADDET repose ainsi sur un ensemble d’actions menées sur tous les territoires des Hauts-de-France comme à l’échelle régionale, par les collectivités locales et les acteurs publics mais également par des acteurs de la sphère privée, sur des processus interagissant les uns avec les autres dans un effet systémique, sur des éléments de contexte national et international, dans des dimensions de temps variées, certains effets se produisant plus rapidement que d’autres.

Ces caractéristiques ont donc plaidé pour un suivi global du SRADDET, adossé à un panel d’indicateurs restreint qui peut décrire l’évolution globale du contexte régional. 37 indicateurs ont été sélectionnés, répartis autour des trois partis pris de la vision régionale du schéma :

– une ouverture maîtrisée, une région mieux connectée ;
– une multipolarité confortée en faveur d’un développement équilibré du territoire régional ;
– un quotidien réinventé s’appuyant sur de nouvelles proximités et sur une qualité de vie accru.

De nouveaux usages opérationnels autour du suivi des dépenses publiques ?

Ces dernières années, différentes initiatives ont plaidé pour utiliser ces indicateurs multidimensionnels dans l’élaboration ou le suivi des dépenses publiques ou des programmations budgétaires.

Eloi Laurent propose d’intégrer des indicateurs de bien-être et de soutenabilité aux procédures budgétaires[12](au niveau local, national, mais aussi européen) : « il nous faut repenser la façon dont nous débattons et votons les budgets (…) sélectionner des indicateurs de bien-être dans des dimensions clés pertinentes pour les finances publiques, en commençant par le niveau des inégalités, et d’intégrer ces indicateurs dans la procédure budgétaire afin qu’ils soient rendus publics et discutés avant le vote du budget afin d’informer les choix législatifs ».

 

S’inscrivant aussi dans cette optique, la députée française Eva Sas a proposé et fait adopter en 2015 une loi pour de nouveaux indicateurs de richesse. Cette loi prévoyait que le gouvernement remette tous les ans un rapport présentant l’évolution d’indicateurs de qualité de vie et de développement durable. Ce rapport devait aussi présenter une évaluation qualitative ou quantitative de l’impact des principales réformes – engagées l’année précédente et envisagées pour l’année suivante – au regard de ces nouveaux indicateurs de richesse ainsi que de la croissance économique, visant d’une part à construire un meilleur diagnostic du territoire, d’autre part à estimer les attentes des citoyens, et enfin à fournir des analyses critiques des politiques publiques territoriales ou nationales. La loi prévoyait que le rapport soit publié au moment de l’examen du projet de loi de finance, dans l’objectif que ces indicateurs puissent nourrir le débat parlementaire autour des grandes orientations budgétaires annuelles : cela constitue en effet une opportunité de « discuter de la pertinence des politiques entreprises en interrogeant à la fois les objectifs qu’elles poursuivent, les mécanismes envisagés qui permettraient d’’atteindre ces objectifs et les causes de leur échec éventuel[13] » . Cependant, la publication du rapport souffre aujourd’hui de retards vis-à-vis du calendrier fixé par la loi, ce qui peut contribuer à amoindrir ses effets[14].

A l’échelle des territoires, les indicateurs de développement humain et de bien-être pourraient aussi être mobilisés dans les décisions d’allocation budgétaire. La Ville de Lyon souhaite par exemple faire du bien-être une boussole pour l’action publique municipale et a mené un travail de définition des dimensions du bien-être des habitants, à travers des débats citoyens. Elle en prévoit en particulier des usages budgétaires : « à terme, l’objectif est de reconnaître cet outil coproduit comme une grille de lecture partagée pour construire le budget de la Ville et estimer l’adéquation entre des investissements, des actions entreprises et les besoins exprimés par les habitantes et les habitants (…) la Ville de Lyon s’avance comme la première municipalité en France à créer les bases d’un « budget bien-être »[15].

Depuis 2021, les collectivités territoriales doivent mettre en place des budgets verts, ce qui consiste à classifier les dépenses selon leur impact sur l’environnement, et à identifier les « ressources publiques à caractère environnemental », afin de mieux intégrer ces enjeux dans le pilotage des politiques publiques. De manière analogue, des « budgets bien-être » pourraient nourrir les choix d’investissement réalisés par les collectivités.

DES USAGES À DES FINS DE DIAGNOSTIC TERRITORIAL : IDENTIFIER LES TERRITOIRES À ENJEUX ET LES LEVIERS D’ACTION PERTINENTS

L’échelle territoriale se révèle essentielle pour mesurer les enjeux de bien-être et de développement humain, afin d’alimenter la définition de politiques et stratégies territoriales adaptées aux contextes locaux :

  • les collectivités ont des responsabilités déterminantes dans la plupart des politiques qui portent directement sur la vie des habitants et il est donc nécessaire de mesurer le bien-être humain au plus près des réalités vécues par les personnes afin de donner la priorité à l’action publique là où elle est le plus nécessaire ;
  • la plupart des facteurs qui influent sur la vie quotidienne sont déterminés localement. Par conséquent, la qualité du bien-être varie d’un espace à l’autre dans un même pays. La littérature récente montre combien le territoire façonne les chances des habitants dans leur vie : la géographie déterminant l’histoire, les politiques publiques doivent s’emparer de l’enjeu de la mesure du bien-être territorial.

Les indicateurs composites peuvent ainsi être utilisés, souvent en complément d’autres indicateurs plus traditionnels, pour identifier des territoires à enjeux et/ou élaborer des géographies prioritaires : ils permettent alors d’imaginer des mesures différenciées selon les territoires. Par ailleurs, les typologies de territoire permettent aussi de cibler le type d’actions à mettre en œuvre, en mettant en évidence les dimensions dans lesquelles les territoires cumulent des avantages ou des défaveurs.

L’exemple de l’IDH-4 pour analyser les vulnérabilités territoriales

A titre d’illustration, l’Agence Hauts-de-France 2020-2040 a par exemple utilisé l’IDH-4 pour construire une typologie des vulnérabilités territoriales souvent utilisée comme première grille de lecture des disparités socio-économiques en région[16].

Trois indicateurs ont permis de définir un cumul de vulnérabilités par des enjeux complémentaires (démographique, économique et social). L’IDH-4 représente une synthèse de vulnérabilités sociales sur un territoire : au-delà des contrastes observés d’un territoire à l’autre pour les revenus dont disposent les ménages, des spécificités peuvent apparaitre quant au niveau global de formation des habitants (dimension éducation) ou aux conditions de santé rencontrées (dimension sanitaire). Par ces trois dimensions, l’IDH-4 illustre plus spécifiquement une concentration, en un espace et à une période donnée, de populations avec un certain degré de ressources monétaires, éducatives et sanitaires.

Le croisement de l’IDH-4 avec la richesse dégagée par les établissements implantés sur les territoires pour la dimension économique et avec l’évolution de la population pour la dimension démographique a permis de dégager plusieurs catégories de territoires :

  • les territoires qui disposent d’une situation supérieure à la moyenne régionale pour les trois indicateurs. Seuls 7 EPCI sont dans cette situation. Il s’agit des agglomérations de Lille, Arras, Amiens, Compiègne, Beauvais, Soissons et la Communauté de Communes Plaine d’Estrées ;
  • les territoires qui ne connaissent qu’un seul type de vulnérabilité : 28 EPCI sont concernés, il s’agit principalement de la vulnérabilité économique (19 EPCI parmi ces 28) ;
  • les territoires qui connaissent deux types de vulnérabilité, avec 26 EPCI. Il s’agit principalement du cumul entre vulnérabilité économique et démographique (14 parmi ces 26) ;

Les territoires qui ont une situation inférieure à la moyenne régionale pour les trois indicateurs. 31 EPCI appartiennent à cette catégorie. Ils sont principalement situés à l’ouest de la région (dans un triangle Montreuil-sur-mer, Béthune, Abbeville) et à l’est de la région entre Maubeuge, Vervins, Chauny et Cambrai). Ces 2 espaces montrent une continuité forte.

L’exemple de l’indice de fragilité numérique

Autre exemple, l’indice de fragilité numérique développé par la Région Hauts-de-France, la Direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (DREETS) et l’Observatoire régional de la santé et du social (OR2S) a permis de synthétiser à la fois les enjeux relatifs à la population mais aussi ceux liés à l’aménagement des territoires à travers quatre entrées[17] :

  • accéder aux interfaces numériques : cet axe permet d’identifier les territoires mal couverts par les réseaux, dans lesquels les populations en situation de précarité auraient des difficultés pour
  • accéder aux équipements numériques ;
  • accéder à l’information et aux services publics : cet axe permet d’identifier les territoires mal couverts par une offre de services publics en fonction de la taille de population des communes et des populations isolées ;
  • avoir des compétences administratives et être exposé aux exigences du numérique : cet axe permet de cibler les populations qui pourraient avoir des difficultés avec les démarches administratives tout en étant exposées à la réalisation de ces démarches (recherche d’emploi, bénéficiaire de minima sociaux…) ;
  • avoir des compétences numériques : cet axe permet d’identifier les populations qui pourraient être en difficulté avec l’utilisation d’internet ou des équipements numériques.

Chacun des 4 axes de l’analyse prend en compte différentes variables qui désignent des caractéristiques susceptibles d’expliquer la fragilité numérique et qui relèvent de leviers d’action publique différents.

Les enjeux observés en termes de fragilité numérique apparaissent très différents d’un territoire à l’autre. Cette analyse a donc appelé à des politiques publiques différenciées, tournées vers des questions d’aménagements (infrastructures et lieux numériques, services publics, etc.) ou vers des politiques de médiations et d’accompagnement des publics en difficultés.

L’indice de fragilité numérique, via sa cartographie des enjeux, a été utilisé dans différentes politiques publiques :

  • en tant qu’élément de contexte pour le volet inclusion numérique des feuilles de route Stratégie numérique des intercommunalités de la région,
  • pour le lancement des futurs tiers lieux apprenants sur le territoire régional,
  • pour une expérimentation auprès de 25 lycées afin de les doter de « Pass numérique » à destination d’élèves en difficulté avec les usages du numérique,
  • pour le pilotage de la communication grand public du « Pass numérique ».

Pour Olivier Bouba Olga (2024)[18], au-delà de l’identification de la position des territoires dans des espaces multidimensionnels de bien-être et de soutenabilité, il est nécessaire d’identifier les chaînes de causalité, les processus à l’œuvre, susceptibles d’expliquer la situation et les enjeux des territoires. Autrement dit, il est nécessaire de procéder à des analyses systémiques des territoires, qui doivent servir de guide à l’action opérationnelle.

Ces analyses permettant d’identifier les problèmes à traiter en tenant compte des contextes locaux mettent en évidence que les réponses à apporter en matière d’action publique sont, dans le cas général, des réponses multi-acteurs et multi-échelles.

 

DES USAGES EN MATIÈRE D’ÉVALUATION DE POLITIQUES PUBLIQUES, DE DISPOSITIFS, EXPÉRIMENTATIONS

Au sens large, la construction de nouveaux indicateurs de richesse constitue une première forme d’évaluation : ces données permettent d’apprécier de manière globale et transversale les effets de l’ensemble des politiques menées sur un territoire, à moyen et long terme, sur le niveau de développement humain et le bien-être de la population. Néanmoins, il est plus difficile d’apprécier la contribution directe des pouvoirs publics locaux : une amélioration de ces indicateurs peut autant être liée à l’intervention publique, qu’à un large ensemble d’autres facteurs (interdépendances avec d’autres territoires, conjoncture nationale ou internationale, initiatives privées, etc.).

Pour autant, mieux comprendre l’impact des politiques publiques menées sur les conditions de vie de l’ensemble des habitants est central si l’on souhaite remettre l’humain et le vivant au cœur des préoccupations de l’action publique : pourtant, le prisme du bien-être territorial est encore rarement mobilisé dans l’évaluation des politiques publiques locales stricto sensu[19]. L’évaluation des politiques publiques est une activité qui conduit à formuler un jugement sur l’intervention publique (analysant sa pertinence, sa cohérence, son efficacité, son efficience, son utilité et/ou sa viabilité) : elle éclaire la décision publique et peut conduire à l’amélioration, la prolongation ou l’arrêt de l’intervention[20].

Grenoble et la démarche IBEST

La récente expérience grenobloise autour de la démarche IBEST (Indicateurs de bien-être soutenable territorialisés) constitue un exemple inspirant d’utilisation des indicateurs de bien-être ou développement humain dans les évaluations de politiques publiques. Initiée en 2010, elle a permis de définir 8 dimensions (le travail et l’emploi, l’affirmation de soi et l’engagement, la démocratie et le vivre-ensemble, l’environnement naturel, la santé, l’accès et le recours aux services publics, le temps et les rythmes de vie, les biens de subsistance) et 28 indicateurs de bien-être soutenable au terme d’un processus participatif[21].

Comme le montrent Delahais, Ottaviani, Berthaud et Clot (2023), ce cadre a été mobilisé pour 3 évaluations reliées à la thématique du logement dans la métropole Grenoble-Alpes[22] : évaluation de la politique d’attribution de logements sociaux, évaluation d’une politique de relogement, évaluation d’une politique de rénovation urbaine.

Dans le premier cas, IBEST a été utilisé par le Conseil de Développement de la métropole afin de mettre en exergue les champs et questions évaluatives pertinentes. Le choix a été fait d’interroger les conséquences du processus d’attribution de logements sociaux sur le bien-être des habitants. Le Conseil s’est appuyé sur les différentes dimensions d’IBEST afin de formuler des questions évaluatives – par exemple pour la dimension « Affirmation de soi et engagement » : « Quelle est la conséquence du processus d’attribution des logements sociaux sur l’estime de soi des demandeurs ? ».

Dès 2019, la Métropole a lancé une évaluation complète d’un programme de rénovation urbaine centrée sur l’amélioration de l’efficacité énergétique des logements, à l’aune du bien-être soutenable. Cette évaluation, toujours en cours, est basée sur une enquête avec suivi de cohorte. 80 ménages ont été interrogés à deux reprises (avec deux ans d’intervalle) à partir d’une grille d’entretien holistique, conçue en utilisant les 8 dimensions d’IBEST ainsi que des questions portant spécifiquement sur le projet. Les résultats des entretiens ont été codés pour évaluer le niveau de bien-être des habitants du quartier concerné, et pour le comparer aux résultats de l’enquête quantitative IBEST menée à l’échelle de la métropole. De manière qualitative, les entretiens ont permis d’appréhender la façon dont le bien-vivre des habitants était affecté par le programme, en balayant « toutes les petites et les grandes choses qui font qu’on se sent bien ou mal là où l’on vit »[23]. Finalement, cette évaluation offre une meilleure connaissance de la population concernée par le programme et de la manière dont les personnes vivent les travaux entrepris ; cela a permis aux autorités locales de mieux gérer les éventuels conflits et oppositions au programme[24].

L’indicateur du Bonheur Réunionnais Brut

A La Réunion, l’indicateur du Bonheur Réunionnais Brut (BRB) – composé de 9 dimensions : le bien-être psychologique, la santé, l’éducation, l’utilisation du temps, la culture, la bonne gouvernance, la vitalité de la communauté, l’écologie, le niveau de vie – a été utilisé dans le cadre du projet ISOPOLIS[25] pour développer de nouveaux outils d’évaluation et de diagnostic. Pour évaluer une expérimentation de Bibliothèque humaine (accompagnement de séniors à la transmission de leurs histoires de vie), un baromètre du bonheur des séniors a été conçu en s’appuyant sur les dimensions du BRB. Il a permis de structurer un questionnaire d’évaluation, appliqué en début puis en fin d’expérimentation pour en apprécier les impacts sur le bonheur des séniors mobilisés dans l’expérimentation.

Le référentiel de Bien-être territorial. Source (ADULM, 2024).
La démarche Bien-être territorial dans la métropole lilloise

La démarche Bien-être territorial est portée depuis 2020 par l’Agence de Développement et d’Urbanisme de Lille Métropole (ADULM)[26] et vise à proposer une méthode pour que les territoires puissent définir eux-mêmes leurs outils de mesure du bien-être territorial en associant leurs parties prenantes (habitants, élus, techniciens…) pour :

  • composer une vision partagée du bien-être territorial en fonction des aspirations des habitants et des spécificités du territoire ;
  •  proposer des indicateurs de mesure qui font sens par rapport à la définition du bien-être territorial élaborée ;
  • participer à une dynamique collective autour du projet de territoire.

Dans cette optique, l’ADULM a élaboré un référentiel de bien-être territorial (voir page 10) composé de 3 piliers (l’attachement au territoire ; la communauté de vie ; le territoire de vie) et de 14 dimensions[27] ; une liste d’indicateurs de bien-être territorial ; ainsi qu’une méthode et des supports de participation[28].

Cette démarche a permis de nourrir le bilan du Schéma de cohérence territoriale (SCOT) de Lille Métropole. Pour aller au-delà des thématiques réglementaires imposées pour l’analyse des résultats de l’application du document, une approche inspirée du référentiel de bien-être territorial a été validée pour structurer les grandes dimensions du bilan (se loger, travailler, consommer, se déplacer, vivre dans un environnement sain et sécure, vivre ensemble : se divertir et se rencontrer, être connecté, étudier, affirmer son identité territoriale et patrimoniale), complétée par une section spécifique aux enjeux fonciers. Si le prisme du bien-être territorial tient notamment à la structure du bilan, il s’agit d’une première étape qui a permis d’acter que la planification de l’aménagement et du développement territorial doit s’inscrire en réponse aux besoins des habitants tout en répondant aux ambitions environnementales exprimées par les politiques publiques.

Finalement, ces quelques exemples d’utilisation d’indicateurs de bien-être pour l’évaluation de politiques publiques ou d’expérimentations montrent que ceux-ci ont un réel potentiel en tant que « grilles de lecture » qualitatives de l’action publique ou de projets portés par d’autres acteurs du territoire. Au-delà des indicateurs chiffrés, les référentiels élaborés grâce à ces démarches permettent de se centrer davantage et de manière transversale et systémique sur le vécu des personnes affectées par les politiques, dispositifs ou expérimentations évalués.

La mise en œuvre d’évaluations quantitatives reposant sur des indicateurs de bien-être soulève en revanche certaines difficultés. En premier lieu, les données doivent pouvoir être actualisées régulièrement afin d’apprécier les évolutions du bien-être sur le territoire sur une temporalité cohérente avec celle de l’action évaluée. En second lieu, il est difficile sur le plan méthodologique d’attribuer une évolution des indicateurs considérés à une action publique spécifique (problème de l’imputation causale).

UNE PORTÉE SYMBOLIQUE ET DE SENSIBILISATION ET MOBILISATION DES ACTEURS DU TERRITOIRE

Les indicateurs multidimensionnels de développement humain, ou de bien-être, jouent aussi un rôle symbolique, en ce qu’ils permettent de se représenter différemment ce qui peut constituer le progrès social sur un territoire, et en révélant certaines problématiques à travers les statistiques. Ces indicateurs fournissent « des repères pour d’autres conventions autour de ce que sont les richesses d’un territoire, et de ce à quoi il est important d’attribuer de la valeur »[29]. Ils structurent « nos cadres cognitifs, notre vision du monde, nos valeurs, nos jugements »[30]. En donnant un contenu plus précis aux notions de bien-être ou de développement humain, en interpellant sur la nécessité de penser autrement les modes de développement des territoires, l’élaboration de nouveaux indicateurs peut donc susciter une réflexion sur « les conventions qui fondent territorialement le référentiel de sens des politiques sur un territoire »[31], autrement dit la représentation des objectifs que se fixe l’action publique. C’est aussi l’idée exprimée par Olivier Bouba-Olga, qui défend un objectif d’habitabilité territoriale (comprise comme le fait d’assurer le bien-être de tous dans le respect des limites planétaires) : « il est indispensable de proposer un nouveau récit (…) car les récits guident les actes : les comportements des acteurs, individuels et collectifs, privés et publics, sont structurés par leurs représentations du monde. Faire évoluer les comportements dans un sens souhaitable du point de vue de l’intérêt général suppose donc d’interroger d’abord ces représentations »[32].

Parce qu’il n’existe pas une unique représentation ou définition de ce que serait un territoire sur lequel on se sent bien collectivement, ceci peut être mis en débat pour identifier les dimensions et sous-dimensions du bien-être, mais aussi les données à mobiliser pour en rendre compte. Les indicateurs représentent donc à la fois un enjeu technique, politique et citoyen[33]. La co-construction des indicateurs (autrement dit, l’association de différents types de parties prenantes du territoire – habitants, élus, techniciens, représentants associatifs, entreprises, etc. – à leur élaboration) peut enrichir leur contenu et renforcer leur légitimité démocratique. En outre, les processus participatifs d’élaboration des indicateurs de bien-être ou de développement humain peuvent générer des apprentissages pour les groupes impliqués. Sébastien, Lehtonen et Bauler[34] distinguent deux grands types d’apprentissages :

  • des apprentissages sur les thèmes et enjeux ciblés par les indicateurs : les participants peuvent alors renforcer leur capacité d’expertise ;
  • des apprentissages collectifs sur le fonctionnement des processus politiques et des institutions : les participants « apprennent à influencer les agendas politiques » (ibid).

Comme l’exprime Félicien Pagnon[35], les processus d’élaboration des indicateurs peuvent générer des effets de socialisation : en découvrant ces outils, des acteurs peuvent être sensibilisés aux enjeux de quantification et de mesure du bien-être. Ils peuvent être sensibilisés à des problématiques visées par les indicateurs : il peut arriver que l’on découvre une problématique (de biodiversité, d’artificialisation des sols, de santé) car on découvre l’indicateur choisi pour l’évaluer.

En 2009, la Région Nord-Pas de Calais a organisé une conférence citoyenne sur les nouveaux indicateurs de développement humain. Un panel diversifié de 15 citoyens volontaires a été sélectionné et plusieurs séances de formation avec des experts ont été organisées (présentation de la « commande », définition de la richesse, présentation du PIB et de ses limites, présentation d’indicateurs synthétiques de développement…). Un débat public a ensuite été organisé entre le panel de citoyens et des élus, experts, et associations. Enfin, le panel de citoyens a rendu un avis final avec des préconisations sur le calcul, l’interprétation, la diffusion et l’usage des indicateurs régionaux de développement. Les participants ont souligné la dimension humaine de cette expérience et en particulier la richesse des échanges partagés entre citoyens. Ils en ont également souligné la dimension formatrice : certains ont été sensibilisés à la question du développement et ont acquis des connaissances théoriques sur le sujet. La conférence citoyenne a sensiblement renforcé la « valeur d’usages » d’indicateurs synthétiques comme les déclinaisons territoriales de l’Indice de Développement Humain, en favorisant leur appropriation par des directions opérationnelles du Conseil Régional et par des acteurs territoriaux. ont été sensibilisés à la question du développement et ont acquis des connaissances théoriques sur le sujet. La conférence citoyenne a sensiblement renforcé la « valeur d’usages » d’indicateurs synthétiques comme les déclinaisons territoriales de l’Indice de Développement Humain, en favorisant leur appropriation par des directions opérationnelles du Conseil Régional et par des acteurs territoriaux.

Autre exemple, un processus de concertation est actuellement en cours dans la région des Hauts-de-France dans le cadre du projet EMISET (Elaboration et Mise en débat d’un Indicateur de Santé Ecologique et Territorial) coordonné par l’économiste Florence Jany-Catrice. Ce projet vise à créer un indice de qualité écologique, multidimensionnel et territorial en mobilisant une pluralité d’acteurs : collectivités territoriales, institutions publiques, associations, fondations, coopératives, agences d’urbanisme, etc.

Les processus participatifs d’élaboration d’indicateurs de bien-être ou de développement humain contribuent aussi à créer des espaces d’échange et de débats particulièrement appréciés entre habitants, techniciens et élus, autour de ce qui compte pour le territoire. Dans le cadre de la démarche Bien-être territorial (ADULM) sur le territoire de Lille Métropole, des expérimentations ont été menées dans les communes de Sailly-lez-Lannoy et de Lomme (59), visant à définir des critères et des indicateurs de bien-être territorial en associant des habitants et élus au cours de trois ateliers.

Ces expérimentations ont eu plusieurs effets : d’une part, elles ont permis aux participants de redécouvrir certains lieux ou évènements dans la commune qui avaient de la valeur pour eux, en posant un regard neuf sur leur territoire et en échangeant sur leur ressenti ; plus largement elles ont révélé un véritable attachement des habitants à leur territoire. D’autre part, elles ont contribué à des dynamiques positives sur les territoires concernés :

  • à Sailly-lez-Lannoy, cela a permis aux habitants de se projeter dans le futur en formulant des pistes de projets à mener en collectif à travers la Fabrique citoyenne en place dans la commune (projet de signalétique pour mettre en avant les initiatives citoyennes dans la commune ; projet de cartographie collaborative en open-data) ;
  • à Lomme, une partie des critères et indicateurs identifiés par les habitants ont été repris pour enrichir la feuille de route « Lomme en Transitions ».

 

UNE DYNAMIQUE SOCIALE AUTOUR DES INDICTEURS DE BIEN-ÊTRE ET DE DÉVELOPPEMENT HUMAIN : DES OUTILS DE MOBILISATION ET SYNERGIE ENTRE ACTEURS DU TERRITOIRE

Lorsque différents acteurs (membres de collectivités territoriales, élus, acteurs associatifs ou universitaires, producteurs de données…) participent au processus d’élaboration de nouveaux indicateurs de développement humain, des « réseaux d’intéressement » se développent[36]. Les personnes impliquées sont « intéressées » dans les deux sens du terme : celles-ci sont mobilisées parce qu’elles trouvent le sujet intéressant ; et elles ont également un intérêt pratique à utiliser l’outil[37]. De cette manière, l’élaboration d’indicateurs de bien-être ou de développement humain peut contribuer à associer des acteurs qui n’entretenaient pas nécessairement de liens auparavant, à faire grandir un écosystème partenarial. Une extension du réseau d’acteurs intéressés par les indicateurs alternatifs peut alors contribuer à un usage accru de ces outils.

Comme le note Félicien Pagnon (2022), « à chaque fois que des indicateurs sont confrontés à un nouveau public, c’est leur « valeur d’usage » qui augmente : autrement dit, leur usage n’en sera que plus important et légitime aux yeux de ceux qui s’en saisissent »[38]. La capacité des indicateurs de bien-être et de développement à être utilisés (leur « valeur d’usage », notamment en termes de pilotage des politiques publiques) dépend de leurs formes d’appropriation par les acteurs publics et les producteurs, qui sont, ou non, pensées au cours de leur élaboration, et nécessite de définir les processus visant à leur légitimation[39]. Une des modalités de légitimation des nouveaux indicateurs de richesse peut trouver sa source dans la démocratie délibérative, c’est-à-dire dans l’élaboration des indicateurs de manière concertée, en associant une pluralité de parties prenantes pour choisir les dimensions à prendre en compte et les données pour les mesurer[40]. En effet, certains auteurs considèrent que les indicateurs de richesse « ne peuvent pas être imposés de l’extérieur du collectif de gestion des biens communs » : au-delà de leur élaboration, il s’agirait aussi d’une « question de responsabilités et d’activités conjointes, d’appropriation partagée des biens reconnus comme communs (…) de gérer ensemble les richesses et dimensions du bien-être correspondantes »[41].

En cas d’alternance politique ou de réorganisation au sein d’une collectivité territoriale, la faiblesse du lien avec une communauté d’acteurs locaux peut conduire à moindre portage ou à un abandon des indicateurs, en parallèle d’une absence d’utilisation dans les politiques publiques locales. Au sein de la Région Hauts-de-France, l’utilisation des indicateurs construits par la collectivité, par les directions dans leur dialogue avec les territoires, ou par les territoires eux-mêmes, contribue à la pérennité de ces outils car elle suscite une demande pour l’actualisation des indicateurs. De nombreuses expérimentations ont ainsi été réalisées à partir des variantes territoriales de l’Indice de Développement Humain, dans des systèmes d’allocations différentiés d’aides régionales ou départementales (subventions culturelles, soutien aux projets éducatifs des lycées, subventions aux missions locales, dispositif des compétences clés, etc.). Les territoires se sont fortement appropriés les déclinaisons territoriales de ces indicateurs à travers de multiples usages : diagnostics territoriaux (notamment récemment dans l’élaboration des schémas départementaux d’amélioration de l’accessibilité des services au public – SDAASP), analyses de besoins sociaux, suivis de SCOT ou de contractualisations locales.

Enfin, nous pouvons faire l’hypothèse qu’au-delà des usages directs des indicateurs de bien-être et de développement humain, la structuration d’écosystèmes d’acteurs à laquelle donne lieu le processus de construction de ces outils, produit à terme elle aussi des effets sur les modes d’élaboration, de suivi et d’évaluation des politiques publiques. A titre d’exemple, depuis le lancement en 2020 de la démarche Bien-être territorial portée par l’ADULM, 26 réunions d’un groupe de travail partenarial – associant la Région Hauts-de-France, la Métropole Européenne de Lille et son Conseil de Développement, le Centre Ressource du Développement Durable (CERDD), l’Université de Lille – ont été organisées. Au-delà de sessions de travail consacrées à la définition et la mesure du bien-être territorial, ces temps contribuent aussi à une circulation plus fluide de l’information entre les différentes structures, qui se tiennent ainsi au courant des actualités et projets des unes et des autres. La régularité des réunions génère des habitudes de travail en commun, et la mise en relation des acteurs peut alors générer des projets périphériques, au-delà des thématiques initialement visées.

[1]Cf Loi n°2015-411 du 13 avril 2015 visant à la prise en compte des nouveaux indicateurs de richesse dans la définition des politiques publiques.

[2]Gadrey, J. & Jany-Catrice, F. (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse. La Découverte

[3]De nombreux travaux montrent l’inadaptation des indicateurs conventionnels tels que le PIB pour mesurer le bien-être ou le progrès social. Au-delà d’un certain niveau de richesse économique, les liens entre la croissance et le bonheur ou l’espérance de vie sont contestés.

[4]Laurent, É. (2018). Pour une Europe du bien-être. Revue de l’OFCE, 158, 403-417.

[5]Bouba-Olga, O. (2024). « Habitabilité territoriale : comment concilier bien-être de tous et respect des limites planétaires ? ». Fondation Jean-Jaurès. https://www.jean-jaures.org/publication/habitabilite-territoriale-comment-concilier-bien-etre-de-tous-et-respect-des-limites-planetaires/

[6]Jany-Catrice, F. & Marlier, G. (2013). Évaluer la santé sociale des régions françaises : entre enjeux économiques, épistémologiques et politiques. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 647-677.

[7]Le Roy, A. & Ottaviani, F. (2015). La diversité des expériences locales d’indicateurs alternatifs : une étape nécessaire ? Revue d’Économie
Régionale & Urbaine, 533-555.

[8]Voir notamment : The BrainPOoL Project (Bringing Alternative Indicators Into Policy) (2014) ; The POINT Project (Policy Influence of Indicators)(2011).

[9]En novembre 2024, l’Insee a publié de nouveaux indicateurs « augmentés » inspirés des conclusions du rapport de la Commission Stiglitz-Sen-Fitoussi :
– un indicateur de croissance dite « équilibrée » donnant « une même importance à chaque individu dans le calcul des évolutions de revenus ;
– le produit intérieur net ajusté (PINA) qui propose une mesure de la production nationale dont est déduit le coût implicite des émissions de gaz
à effet de serre ;
– l’épargne nette ajustée qui propose une mesure de la soutenabilité de l’activité économique tenant compte du coût implicite des émissions de
gaz à effet de serre ;
– un indicateur de « dette climatique prospective » qui évalue le coût des efforts de décarbonation à venir en cohérence avec la stratégie nationale
de décarbonation.
[10] Ces indicateurs de contexte sont le PIB régional, l’IDH régional, le total des émissions de Gaz à effet de serre (GES), les émissions de GES dans l’industrie et dans les transports, la production d’énergie renouvelable et la consommation énergétique des secteurs résidentiels et tertiaires.

[11] Laurent, E. (dir.) (2013). Vers l’égalité des territoires. Rapport au Ministère de l’Egalité des territoires et du Logement.
https://www.vie-publique.fr/files/rapport/pdf/134000131.pdf

[12] Laurent, E. (2019). « La transition écologique française : de l’enlisement à l’encastrement ». OFCE Policy Brief, 52, pp.1-8.
https://www.ofce.sciences-po.fr/pdf/pbrief/2019/OFCEpbrief52.pdf

[13] Pagnon, F. (2018). Nouveaux indicateurs de richesse et projet de loi de finances : un calendrier à respecter. Iddri, Décryptage N°11/18.

[14] Ibid.

[15] Ville de Lyon (2024). Une Boussole du bien-être à Lyon. Faire du bien-être, une boussole pour l’action publique.
https://bien-etre.lyon.fr/wp-content/uploads/2024/07/Boussole-du-bien-etre-rapport.pdf

[16] https://2040.hautsdefrance.fr/une-approche-multidimensionnelle-des-vulnerabilites-territoriales/

[17] https://2040.hautsdefrance.fr/un-indice-de-fragilite-numerique-pour-identifier-les-enjeux-territoriaux-damenagement-et-de-mediation/

[18] Bouba-Olga, O. (2024). « Habitabilité territoriale : comment concilier bien-être de tous et respect des limites planétaires ? ». Fondation
Jean-Jaurès.

Habitabilité territoriale : comment concilier bien-être de tous et respect des limites planétaires ?

[19] Les indicateurs de bien-être et de développement humain commencent toutefois à susciter l’intérêt des acteurs de l’évaluation : à l’occasion des Journées Françaises de l’Evaluation organisées à Lille les 17 et 18 novembre 2022, s’est tenue une table ronde « Mesurer ou évaluer le bien-être territorial ? », portant sur la manière de faire de ces indicateurs « des données utiles pour penser les évaluations et améliorer leur qualité ».

[20] D2DPE. (2003). Le petit furet de l’évaluation. Guide pratique de l’évaluation en Nord-Pas-de-Calais. Région Nord-Pas-de-Calais.

[21] Fargeon, V., Le Quéau, P., Le Roy, A., Offredi, C., Ottaviani, F. (2016, janvier). IBEST : Construction et représentation des Indicateurs d’un Bien-Être Soutenable et Territorialisé dans l’agglomération grenobloise. Rapport final.

[22] Delahais, T., Ottaviani, F., Berthaud, A., & Clot, H. (2023). Bridging the gap between wellbeing and evaluation : Lessons from IBEST, a French experience. Evaluation and Program Planning, 97, 102237.

[23] Berthaud, A. (2023). Ibest, indicateur de bien-être. Revue Projet, 393(2), 28 31

[24]> Delahais, T., Ottaviani, F., Berthaud, A., & Clot, H. (2023). Bridging the gap between wellbeing and evaluation : Lessons from IBEST, a French experience. Evaluation and Program Planning, 97, 102237.

[25]Le projet ISOPOLIS mené en partenariat avec l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD) est un programme d’expérimentation territoriale visant l’instauration d’un modèle sociétal réunionnais centré sur l’économie de la contribution, dans le but de faire du bonheur la finalité des politiques publiques.

[26] Avec ses partenaires la Région Hauts-de-France, la Métropole Européenne de Lille, le Centre Ressource du Développement Durable,
l’Université de Lille, le Conseil de Développement de la Métropole lilloise, et avec le soutien de l’Institut pour la recherche de la Caisse des
dépôts.

[27] L’attachement au territoire ; rencontrer, partager, échanger ; s’engager, s’affirmer ; se sentir en sécurité ; entretenir des relations avec les
institutions ; se soigner ; vivre dans un environnement sain et sécure ; se former à tout âge ; travailler, produire, entreprendre ; se divertir,
pratiquer des activités ; s’alimenter et consommer ; se déplacer, être connecté ; se loger ; être accueilli et accompagné.

[28] Pour en savoir plus : https://new.express.adobe.com/webpage/LMOIpVt2RQdia/

[29] Jany-Catrice, F. & Marlier, G. (2013). Évaluer la santé sociale des régions françaises : entre enjeux économiques, épistémologiques et politiques. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, 647-677.

[30] Gadrey, J. & Jany-Catrice, F. (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse. La Découverte.

[31] Offredi, C., & Laffut, M. (2013). Le bien être peut-il être un critère d’évaluation de l’action publique ? Revue française d’administration publique, 148(4), 1003 1016. https://doi.org/10.3917/rfap.148.1003

[32] Bouba-Olga, O. (2024). « Habitabilité territoriale : comment concilier bien-être de tous et respect des limites planétaires ? ». Fondation Jean-Jaures. https://www.jean-jaures.org/publication/habitabilite-territoriale-comment-concilier-bien-etre-de-tous-et-respect-des-limites-planetaires/

[33] JGadrey, J. & Jany-Catrice, F. (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse. La Découverte. 31 Gadrey, J. & Jany-Catrice, F. (2016). Les nouveaux indicateurs de richesse. La Découverte.

[34] Sébastien, L., Lehtonen, M. & Bauler, T. (2017). Introduction. Les indicateurs participatifs tiennent-ils leurs promesses ?. Participations, 18, 9-38

[35] Un entretien a été réalisé en décembre 2023 avec Félicien Pagnon,chercheur en sociologie, spécialiste des indicateurs alternatifs au PIB. Il a soutenu sa thèse « Après la croissance : controverses autour de la production et de l’usage des indicateurs alternatifs au PIB » en 2022.

[36] Pagnon, F. (2022). Après la croissance : Controverses autour de la production et de l’usage des indicateurs alternatifs au PIB [Phdthesis,
Université Paris sciences et lettres]. https://theses.hal.science/tel-04092409

[37] Entretien avec Félicien Pagnon, décembre 2023.

[38] Pagnon, F. (2022). Après la croissance : Controverses autour de la production et de l’usage des indicateurs alternatifs au PIB [Phdthesis, Université Paris sciences et lettres]. https://theses.hal.science/tel-04092409

[39] Marlier, G. (2018). Quels usages opérationnels des indicateurs de développement humain et durable ? Tribune Fonda N°240.
https://fonda.asso.fr/ressources/quels-usages-operationnels-des-indicateurs-de-developpement-humain-et-durable

[40] Jany-Catrice, F. et Marlier, G. (2013). Évaluer la santé sociale des régions françaises : entre enjeux économiques, épistémologiques et politiques. Revue d’Économie Régionale & Urbaine, octobre (4), 647-677.

[41] Marlier, G. (2018). Quels usages opérationnels des indicateurs de développement humain et durable ? Tribune Fonda N°240. https://fonda.asso.fr/ressources/quels-usages-operationnels-des-indicateurs-de-developpement-humain-et-durable

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